Archives par étiquette : progrès

Intuition et raisonnement

L’analyse des exemples proposée par Thierry Foucart montre en quoi les raisonnements spontanés, les hypothèses implicites, l’acceptation non critique de questions apparemment claires – que l’auteur désigne par le terme général d’intuition –, loin d’être les fruits de démarches sommaires qu’il serait facile de déceler et de dénoncer, s’autorisent bien souvent d’un demi-savoir nimbé du prestige des technologies modernes en matière de calcul et d’information. Se croyant dispensé d’instruction élémentaire et de pensée critique parce que ces technologies fourmillent de solutions qu’elles mettent immédiatement à la portée de la moindre requête, on néglige alors de faire l’effort de s’interroger sur l’intelligibilité même des questions et sur la manière dont les connaissances sont obtenues.

Une politique scolaire qui, au prétexte de l’inutilité pratique des savoirs élémentaires, fait sienne une telle négligence en jetant étourdiment les élèves dans la manipulation technologique, expose ces derniers à abdiquer l’exercice de leur propre raison. On retrouverait alors, à la fois renforcée et camouflée par le progrès même des techniques, la scission que Condorcet dénonçait en 1792 : « Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auront été brisées, en vain ces opinions de commande seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé en deux classes, celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves. »1 

“Intelligence” artificielle

  • Un professeur de mathématiques : quelle est la 99e décimale du nombre p ?
  • ChatGPT : 7.

C’est juste. ChatGPT a trouvé un site internet donnant une longue liste de décimales de p.

  • Le professeur de mathématiques : quelle est la probabilité que la 99e décimale du nombre p soit égale à 7 ?
  • ChatGPT : « La probabilité que la 99e décimale de π soit égale à 7 est exactement la même que pour n’importe quelle autre décimale, c’est-à-dire 1 sur 10, ou 10 %. Cela est dû au fait que π est un nombre irrationnel, ce qui signifie que ses décimales sont distribuées de manière apparemment aléatoire et non répétitive. Chacune des dix décimales possibles (0 à 9) a donc une chance égale d’apparaître à n’importe quelle position dans la séquence infinie de π. Fascinant, n’est-ce pas ? Y a-t-il autre chose sur les mathématiques ou un autre domaine qui vous intéresse ? ».

Cette réponse est fausse (la requête date d’environ un an ; elle évolue peu à peu). ChatGPT a en réalité calculé la probabilité qu’une décimale de p tirée au hasard dans la suite des décimales soit égale à 7. Cela n’a rien à voir avec la 99e décimale, qui n’est pas tirée au hasard. Ce qui est inconnu n’est pas nécessairement le fruit du hasard : la 99e décimale, connue ou non, est toujours égale au même chiffre, alors que quand on lance un dé mille fois, le 99e jet ne donne pas toujours la même face. Ce que l’on peut dire, c’est que la probabilité qu’une personne interrogée donne la bonne réponse est égale à 1 / 10, en supposant qu’elle tire un chiffre au hasard entre 0 et 9. Cela n’a rien à voir avec la distribution des décimales de p. C’est la formulation de la question qui provoque l’erreur dans la réponse et la confusion entre hasard d’une part et certain mais inconnu d’autre part.

Cette situation est plus fréquente qu’on ne le pense, parce que la tendance est l’acceptation de la question, et que son analyse rationnelle n’est pas toujours évidente : l’ensemble de tous les ensembles est-il infini ? La réponse immédiate est oui, mais elle est fausse : l’ensemble de tous les ensembles n’existe pas (c’est le théorème de Russell). Sur ce point, ChatGPT ne se trompe pas.

Raisonnement “humain”

Voici un premier exemple de raisonnement qui conduit à des notions statistiques un peu complexes et souvent à des erreurs de raisonnement.

On observe des traces de pas sur une plage : elles montrent que la personne qui a marché sur le sable chausse du 39. La question est la suivante : est-ce un homme ou une femme ?

La réponse immédiate est que c’est une femme : on tient compte sans réfléchir du fait que le nombre d’hommes chaussant du 39 est faible. La question posée ne pose apparemment guère de difficulté, et ce raisonnement peut sembler suffire. Une erreur est évidemment possible même si on peut la considérer comme rare. Mais il n’a que l’apparence de la rigueur, et on ne s’en aperçoit pas immédiatement parce qu’il confirme ce qui paraît être une évidence, et qu’on a naturellement tendance à rechercher la facilité.

En effet, imaginons que les traces de pas montrent une pointure 48 : il y a aussi très peu d’hommes chaussant du 48. En tenant strictement le même raisonnement que précédemment, on en déduit que la personne est une femme, ce qui est évidemment une absurdité. Il est donc insuffisant, et détecter l’erreur amène à réfléchir et à la corriger.

Nous sommes arrivés semble-t-il à un raisonnement correct. Mais ce n’est encore qu’une apparence : il repose implicitement sur l’hypothèse que le nombre de femmes qui marchent sur la plage est égal au nombre d’hommes. Imaginons qu’il n’y ait que très peu de femmes passant sur la plage. Les hommes chaussant du 39 sont alors plus nombreux que les femmes : le raisonnement précédent perd toute valeur et il faut tenir compte du nombre d’hommes et de femmes parmi les personnes passant sur la plage pour répondre au mieux à la question posée.

Mais ce n’est pas fini ! Le pourcentage d’hommes chaussant du 39 que l’on devrait considérer n’est pas celui des hommes en général, mais de ceux qui passent sur la plage. Ce n’est peut-être pas le même, par exemple ils peuvent être plus jeunes que la moyenne pendant les vacances scolaires, et donc plus grands. De même, le pourcentage de femmes chaussant du 39.

Il est donc nécessaire de tenir compte des effectifs d’hommes et de femmes passant sur la plage : les probabilités de tirer un homme et une femme au hasard sont les rapports de ces effectifs aux effectifs totaux : ce sont les “probabilités a priori”. On compare ensuite les “vraisemblances” des deux hypothèses homme ou femme. Quand il y a plus de femmes chaussant du 39 que d’hommes, le choix d’une femme est justifié pour une pointure 39, et quand il y a moins de femmes chaussant du 48 que d’hommes, on peut considérer que c’est un homme si la pointure est 48.

La réponse à une question apparemment simple peut être bien compliquée ! Plus les informations dont on dispose sont nombreuses, plus le résultat est vraisemblable. Mais il n’est jamais sûr.

À chaque étape du raisonnement précédent, on déduit le sexe vraisemblable de la personne qui passe sur la plage en comparant les fréquences des hommes et des femmes sous des hypothèses représentant au mieux le contexte et en choisissant la plus grande. C’est une procédure d’estimation statistique classique dite “du maximum de vraisemblance” qui peut être interprétée de la façon suivante : l’évènement qui s’est produit est celui dont la vraisemblance est la plus grande, dont la probabilité de se produire était la plus grande. Le calcul mathématique ne fait qu’appliquer ce raisonnement. Il s’exprime mathématiquement par la formule de Bayes.

Erreur et calcul

Raymond Boudon (2006, p. 128-131) cite une enquête de Toobie et Cosmides sur la prise en compte de ce que l’on appelle les probabilités a priori dans une population d’experts. Il s’agit de médecins à qui on pose la question suivante : « une maladie a un taux de prévalence de 1 / 1 000. Il existe un test permettant de détecter sa présence. Ce test a un taux de faux positifs de 5 %. Un individu est soumis au test. Le résultat est positif. Vous ne disposez d’aucune autre information sur les symptômes de chaque patient. Quelle est la probabilité qu’il soit effectivement atteint ? » La plupart des médecins répondent 95 %, tandis que la réponse correcte (2 %) est donnée par 18 % des médecins seulement.

Les probabilités a priori sont données par les proportions de malades et de non malades dans la population.

Pour calculer la bonne réponse, il suffit de compter dans une population de 10 000 personnes le nombre de personnes positives et malades (10), positives et non malades (9990 5 % = 499,5). Il y a donc 509,5 personnes détectées positives et la probabilité qu’une personne détectée positive soit effectivement infectée est donc 10 / 509,5 = 1,96 %. On peut évidemment tenir le même raisonnement sur les pourcentages, mais c’est moins clair.

Sur ce dernier exemple, la réponse de ChatGPT est exacte : « La probabilité que l’individu soit effectivement atteint de la maladie, compte tenu d’un résultat positif du test, est donc d’environ 1,96 %. » ChatGPT effectue le calcul en appliquant la formule de Bayes qui reproduit mathématiquement le calcul ci-dessus, et son “raisonnement” est parfaitement rigoureux. Mais il ne mesure pas l’effet du taux de prévalence ni celui du taux de faux négatifs supposé nul dans la question initiale, dans la probabilité que la personne soit infectée. Cette question vient naturellement à l’esprit “humain” qui se préoccupe de la diffusion de la maladie.

Modélisation et hasard

Dans les deux exemples précédents, il y a une hypothèse souvent implicite, celle du hasard.

  • Dans le premier, la suite des hypothèses évoquées concerne les caractéristiques de la population qui passe sur la plage. Chaque hypothèse considérée correspond à une répartition particulière par sexe et suivant la pointure. Le raisonnement consiste à supposer que celle qui a laissé des traces de pas est tirée au hasard dans cette population. L’estimateur du maximum de vraisemblance donne comme réponse le sexe le plus fréquent compte tenu des informations disponibles.

  • Dans le second, la procédure précise consiste à tirer un individu au hasard et à le soumettre au test. Ce n’est pas ce qui se passe dans la réalité : l’individu est testé généralement en cas de présomption d’infection, et le taux de prévalence n’est pas alors celui de la population entière. Le pourcentage donné par les médecins (95 % au lieu de 1,96 %) correspond à un taux de prévalence de 50 % environ au lieu de 5 %. Ce taux n’est pas du tout impossible dans l’ensemble des patients qui viennent consulter. L’hypothèse « Vous ne disposez d’aucune autre information sur les symptômes de chaque patient » est théorique et contraire à la pratique des médecins.

Boudon (2006, p. 97- 99) donne un autre exemple d’erreur : « un expérimentateur propose à des sujets de prédire les résultats d’une partie de pile ou face. Il leur précise qu’il utilisera une pièce biaisée ayant huit chances sur dix de retomber sur face, et deux chances sur dix de retomber sur pile. La plupart des répondants choisissent une mauvaise réponse. Ils prédisent “face” huit fois sur dix et “pile” deux fois sur dix, en s’efforçant de répartir leur réponse au hasard, alors que la bonne stratégie est de prédire face à tous les coups. » Ils reproduisent en fait la loi de probabilité, au lieu de chercher à prévoir le résultat de chaque jet. Leur intuition ne donne pas la meilleure réponse à la question, mais donne une meilleure approximation de cette loi. On peut penser que, si la question avait été posée de façon différente, en accordant une prime à chaque bonne réponse, elles auraient différentes, surtout si les réponses étaient données par des joueurs réguliers. On retrouve ici l’influence de la rédaction de la question et de la personnalité de chacun sur la réponse.

Intuition, raisonnement et compréhension

L’oubli des probabilités a priori est due à la confiance que chacun accorde à son intuition. Se limiter à cette dernière engendre souvent des erreurs, parce qu’elle est fondée sur les sentiments, l’expérience individuelle, l’éducation reçue. Ce n’est pas un raisonnement, mais un sentiment.

Prenons un autre exemple, puisé dans les sciences sociales. La perte d’efficacité de l’ascenseur social (Boone et Goujard, 2019) en France est une opinion largement partagée dans le public et parmi les responsables politiques parce qu’elle correspond à une idée généreuse et conforme à la démocratie : la promotion par le mérite est un objectif républicain. Chacun constate dans son entourage la difficulté de la promotion par le mérite, certaines statistiques semblent la confirmer, et la tendance générale consiste depuis longtemps à croire que l’ascenseur social fonctionne de plus en plus mal en France : « le pourcentage des élèves de quatre des plus prestigieuses de nos écoles et issus de milieux populaires est tombé de 29 % à 9 % entre 1950 et 1990. Le rapport du Sénat qui établit ce constat illustre un curieux renversement de tendance. » (Olivier Postel-Vinay, 2008). Pourtant, l’ascenseur social en France fonctionne à peu près comme avant. L’évolution des pourcentages est due à celle de la répartition de la population dans les catégories sociales. La population des milieux populaires a considérablement baissé en pourcentage depuis 1950, et il est normal que la proportion de cadres supérieurs qui sont issus de ces milieux ait aussi diminué : « En 1962, les exploitants agricoles représentaient 16,5 % de la population active et les ouvriers 39,1 %. Vingt ans plus tard, en 1982, les chiffres ont beaucoup changé : 7,5 % d’exploitants agricoles (plus de 50 % de baisse), 30 % d’ouvriers (25 % environ de baisse) » (Foucart, 2022). Le pourcentage de cadres supérieurs dans la population a dépassé l’an dernier celui des ouvriers. Les probabilités a priori ont complètement changé, mais Postel-Vinay s’est limité aux statistiques établies qui confirment son idée a priori. Cette intuition provoque aussi une erreur supplémentaire et une interprétation insuffisante : l’ascenseur social fonctionne nécessairement dans les deux sens, et il ne dépend pas que du mérite individuel, mais aussi de l’évolution du marché du travail.

On peut alors se demander si cette démarche intuitive est indispensable à la réflexion, au raisonnement. Le premier exemple donne la réponse. Cela commence par une observation : les traces de pas indiquant une pointure 39. Le point suivant est le questionnement : homme ou femme ? De même, une personne est testée positive : malade ou pas malade ? L’intuition donne une première réponse, irréfléchie, et est le début d’une démarche beaucoup plus complète qui suppose l’existence d’une curiosité, d’une volonté de comprendre, de savoir. C’est ce que les psychanalystes appellent l’épistémophilie.

La rigueur de chaque étape du raisonnement doit être contrôlée, ce qui nécessite du travail, de la persévérance, parfois même de l’acharnement, et de la modestie puisqu’il faut accepter non seulement de se tromper mais aussi de ne pas trouver de solution, et de le reconnaître. Cette honnêteté intellectuelle semble disparue dans certains milieux, y compris ceux de la recherche scientifique.

L’avenir

La plupart des gens se fondent surtout sur leur intuition, et ne cherchent guère à approfondir ce qu’ils croient avoir compris lorsque l’explication qu’ils avancent pour la justifier correspond à leur idée a priori. De la même façon que la calculatrice et le correcteur orthographique et grammaticale ont réduit l’intérêt pratique de connaître l’arithmétique, l’orthographe et la grammaire, l’intelligence artificielle, en donnant les solutions de problèmes même complexes, limite la nécessité de comprendre comment elles ont été obtenues. Elle rend la réflexion inutile sur le contexte de l’observation, dispense de la compréhension des méthodes utilisées et limite l’interprétation aux résultats établis par la machine. L’école suit ce mouvement général (Foucart, 2004) au lieu d’imposer une démarche individuelle constructive et critique pour contrôler chaque étape dans l’acquisition des connaissances.

L’abandon de ces apprentissages, dont l’utilité pratique se réduit au fur et à mesure que la puissance des nouvelles technologies augmente, fait craindre l’existence dans le futur d’une scission de plus en plus forte de la population en deux parties, l’une rassemblant les gens qui conserveront le goût du travail, de la recherche, de la critique, et l’autre ceux qui se borneront à la facilité des plaisirs immédiats.

Références bibliographiques

  • Boone L., Goujard A., « France, les inégalités et l’ascenseur social », Futuribles, n°433, 2019, p. 5 à 17.
  • Boudon R., 2006, Renouveler la démocratie, Odile Jacob, Paris.
  • Foucart T., 2004, « Enseignement et nouvelles technologies », Idées, n°137, p.68-74.
  • Foucart T., 2022, « Ascenseur ou mobilité sociale ? », Commentaire n°179, automne 2022, p. 601-610.
  • Postel-Vinay O., 2008, « Un art français : faire dérailler l’ascenseur social dès le lycée », Après-demain, n° 7, Août 2008, p. 24 à 26.

Note

1 – [NdE] Condorcet, Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’Instruction publique, présenté à l’Assemblée législative les 20 et 21 avril 1792 ; sur le site de l’Assemblée nationale https://www.assemblee-nationale.fr/histoire/7ed.asp . Ajoutons que, contrairement aux idées qui lui sont ordinairement attribuées, Condorcet considère qu’un progrès aveugle sans maîtrise et en l’absence de sa propre intelligibilité conduit à la régression et est un facteur d’asservissement.

« La grippe asiatique a tué plus que le Covid-19 » et autres comparaisons boiteuses

Être dignes de Pasteur est un devoir

Les comparaisons entre le Covid-19 et les pandémies de naguère sont aujourd’hui fréquentes. Nul doute qu’on doive s’y référer et qu’il y ait là un sujet de réflexion. Dans quelle mesure ont-elles un sens, qu’est-ce que cela dit du concept de progrès ? Mais peut-on s’en autoriser pour avancer des conclusions quelque peu légères ou dont la généralité laisse pantois ? Au prétexte que « on en a vu d’autres », que beaucoup en sont morts et qu’on n’en a pas fait à l’époque toute une histoire, au motif que le paludisme continue à tuer 400 000 personnes par an1, au motif qu’il meurt en France de toute façon 600 000 personnes par an, etc., faut-il s’en remettre aux vertus spartiates de fraternité et de « résilience » en relativisant l’importance et l’urgence de la recherche, en oubliant de raisonner à la hauteur des moyens que nous sommes capables (et que nous sommes tenus) de produire ? Si l’on peut revendiquer sa liberté au péril de sa sécurité, est-il admissible qu’on le fasse en risquant celle d’autrui ?

Être dignes de Pasteur en relisant Condorcet

Quel sens cela a-t-il de comparer la grippe asiatique des années 50 ou la grippe de Hong Kong des années 60 avec le Covid-19 ? Les chiffres avancés font état, d’une part, de pandémies ou d’épidémies révolues, et de l’autre, d’une pandémie en cours, qui apporte chaque jour son déplorable lot de décès et dont on ne voit pas aujourd’hui la fin. Il faudrait aussi, à supposer que cette comparaison chiffrée soit pertinente, estimer le nombre de décès pour le Covid-19 à moyens égaux.

Or l’état des connaissances biologiques et des techniques médicales a changé depuis. À ma connaissance, dans les années 1950-60, on n’avait pas (entre autres équipements qui ont fait des progrès considérables ou qui sont apparus depuis) de services de réanimation ou ceux-ci étaient balbutiants2. Aujourd’hui ils existent, ils équipent ordinairement les grands hôpitaux et ils sont efficaces. Faut-il renoncer à y recourir ou faut-il « trier » (et sur quels critères?) les patients atteints de formes sévères qui en bénéficieront ? Le problème est que, du moins dans bien des pays, on ne s’est pas tenu à la hauteur de ce progrès. On pourrait prendre des exemples plus simples et presque plus consternants : le dénigrement actuellement répandu de la vaccination nous met en la matière au-dessous de la politique de santé des années 1960, de sorte que, à cet égard, nous ne sommes plus dignes de Pasteur.

Si la comparaison a un sens, ce n’est donc pas, en considérant des chiffres hétérogènes, d’inviter à une régression qui traiterait les avancées scientifiques et techniques comme le renard de la fable traite les raisins qu’il ne peut pas (ou, comme c’est le cas pour les antivax, qu’il ne veut pas) atteindre3. Elle invite entre autres à réfléchir sur le concept de progrès. Dès qu’il y a un progrès, celui-ci est une libération, c’est une puissance, mais d’un autre côté cela engendre des astreintes : il faut être en mesure de le soutenir, de l’anticiper, d’avoir une longueur d’avance sous peine d’être écrasé par ce même progrès. On ne peut pas sous-traiter le progrès, on ne peut pas le déléguer à d’autres qui en exerceraient la maîtrise et le transformeraient au mieux en moyen de pression, au pire en arme. Voilà pourquoi le progrès ne se délocalise pas. Il faut l’effectuer, le devancer et se donner les conditions de sa maîtrise ; c’est une question éminemment politique. Mais bien des doctes philosophes, à supposer qu’ils ne soient pas hostiles aux Lumières, ont du progrès une représentation idéologique qu’il est facile de railler en parlant de la « croyance au progrès ». La thèse d’une condamnation au progrès n’entre pas dans leur champ de vision. Cette duplicité (à la fois puissance et contrainte) soulignée par la théorie classique du progrès, notamment développée par Condorcet, est méconnue et on en rappellera brièvement les grandes lignes4.

La perfectibilité humaine est telle que si elle ne se développe pas, si elle ne trouve pas des aliments pour se déployer, si elle n’est pas constamment au-dessus d’elle-même, elle retombe inévitablement à un niveau inférieur, elle régresse. L’exemple du développement des connaissances est parlant : une société qui se contenterait de maintenir ses connaissances à un certain niveau, sans chercher à les développer davantage – une société statique à idéologie frugale – retomberait nécessairement au-dessous du niveau qu’elle prétend maintenir. Je ne sais pas ce qu’une politique de décroissance donnerait au niveau économique, mais il est certain qu’une politique de décroissance dans le domaine des connaissances amènerait le niveau du savoir à diminuer inéluctablement, en le livrant à sa propre inertie. Il en va ici des connaissances comme de la politique d’acquisition des livres dans une bibliothèque : il y a un seuil d’acquisition au-dessous duquel on appauvrit nécessairement les collections. L’absence de progression est toujours un déclin.

Dès qu’on régresse quelque peu ou même qu’on prétend se stabiliser à un niveau donné, c’est nécessairement pire qu’avant. Les acquis du progrès ne peuvent pas se conserver : ils sont soumis à une dynamique implacable qui en impose la poursuite et le développement sous peine de tomber en deçà de l’état que l’on voudrait se contenter de maintenir – au moindre coût.

En matière de lutte contre les maladies infectieuses, être dignes de Pasteur, c’est se donner les moyens intellectuels et techniques de poursuivre le sillon qu’il a tracé, indéfiniment. En France, une politique (on devrait dire une gestion) hospitalière qui depuis longtemps apprécie les moyens principalement en fonction des coûts et raisonne en termes managériaux de « flux tendus »5, a engendré l’un des problèmes les plus aigus de cette pandémie : celui de la saturation des services, en particulier des services de réanimation. Par ailleurs, en l’absence de masques et de tests à grande échelle (effet de la même politique), en l’absence aussi de thérapeutique avérée, le confinement général de la population était la seule mesure susceptible de ralentir la propagation du virus et de faire face aux difficultés. On peut aujourd’hui penser que ce confinement général prévu jusqu’au 11 mai a d’ores et déjà donné des résultats, à un prix social et économique très élevé qu’on ne peut pas évaluer aujourd’hui. Cette efficacité n’empêche pas qu’on puisse le considérer comme une mesure à défaut et en attente de progrès : de ceux qui étaient déjà à notre portée avant qu’éclate l’épidémie, et aussi de ceux qu’on peut attendre de la recherche.

Confinement et revendication de liberté

Le confinement est aussi une mesure destinée à pallier l’absence actuelle de connaissance sur ce virus. Et c’est de nouveau ici que les comparaisons avec les pandémies passées trouvent une limite.

S’agissant du Covid-19, et au moment où j’écris ces lignes (22 avril 2020), on n’a pas de thérapeutique, on découvre chaque jour un peu plus la versatilité et l’instabilité des symptômes, les tests virologiques ont besoin d’être consolidés, on n’a pas de vaccin, on ne sait même pas si les anticorps des personnes atteintes et « guéries » les immunisent et si oui pour combien de temps, on ne sait pas s’il peut y avoir résurgence chez un même malade, on ne connaît pas toutes les conditions de la contagion. Aucune des maladies infectieuses à l’origine des pandémies de jadis et de naguère ne réunit ces propriétés : aujourd’hui on saurait les maîtriser6. En revanche, s’agissant du Covid-19, on n’a pas d’autres moyens aujourd’hui pour ralentir (sinon pour stopper) la circulation du virus que mécaniques – isolement, distance physique, gestes-barrière, masques – et relevant d’une chimie de base – lavage au savon ou à l’alcool qui détruit la couche graisseuse enveloppant le virus, désinfection à l’eau de Javel.

Alors arrêtons de comparer l’incomparable et d’en tirer argument pour lâcher des bombes virales dans la nature et relancer la propagation.

Mais les comparaisons boiteuses ne s’arrêtent pas à mettre en relation des pandémies. Il arrive que le raisonnement mobilise la grosse artillerie : puisqu’on meurt de toute façon, pourquoi confiner strictement les gens pour un petit bout d’ARN ? On atteint le point « Mme Michu » : tout ça finira mal ma brave dame… Sans renvoyer à Leibniz démontant le sophisme de la raison paresseuse7, on se contentera, pour crever le tympan de cette grosse caisse, d’un peu d’arithmétique : l’excédent de mortalité par rapport à la mortalité moyenne avant l’épidémie est patent sur de larges portions du territoire8 ; et s’il est très différent selon les lieux, ces différences peuvent s’expliquer par le moment où est intervenu le confinement en relation avec l’avancement de la propagation du virus ainsi que par les différences de densité de population9. Ce virus, pour le moment, tue peut-être moins que n’a tué celui de la grippe asiatique10, mais il se répand avec une célérité et une puissance plus grandes et surtout, face à ses ravages, nous n’avons pas – pas encore – les armes dont nous disposons contre un virus grippal.

À présent, il est question d’assouplir le confinement : de général et absolu, il pourrait, à partir du 11 mai 2020, prendre une forme modulable qui allégerait la restriction de la liberté fondamentale d’aller et de venir. Si l’on aborde les conditions morales et juridiques de cet assouplissement (le terme « déconfinement » me semble excessif), il est évident que la considération du risque de transmission à autrui est un élément majeur.

La revendication de liberté n’est jamais impertinente. Mais lorsqu’elle est présentée en ces circonstances comme supérieure à toute autre valeur, elle ne peut valoir que pour un individu, ici et maintenant, acceptant de s’exposer. On peut pousser la revendication jusqu’à la fiction – jusqu’à prétendre par exemple que mourir du Covid-19 serait préférable à vivre la vie d’un malade d’Alzheimer enfermé et attendant la mort11. Il est aisé de juger gratuitement des maux et des souffrances tant qu’on est encore lucide, vigoureux et bien portant. Mais, à la réflexion, un tel arbitrage ne peut même pas valoir que pour moi, ici et maintenant, comme s’il s’agissait d’un suicide ordinaire n’exposant personne d’autre que son agent. Car celui qui en l’occurrence ne se soucie pas de sa santé et prétend choisir par là une mort qu’il suppose plus digne qu’une autre, celui-là engage par un héroïsme narcissique la transmission de la maladie à autrui. Les professionnels exposés par la nature de leur activité au risque réel et répété de contracter la maladie ne raisonnent pas en ces termes ; aucun ne fanfaronne en brandissant une morale d’opérette à la Cyrano de Bergerac. Tous essaient autant que possible de se protéger et de protéger autrui avec les maigres moyens dont ils disposent. De cela aussi il faut leur être reconnaissants.

La modulation du confinement et la question du citoyen

La question d’un confinement progressivement allégé n’est pas celle des contraintes qui s’imposeraient à tous sans distinction (comme par exemple le port du masque en public ou dans les transports en commun). À travers l’exemple de l’âge qui a parfois été avancé, mais au-delà de lui, se pose la question de l’égalité du droit à jouir de la liberté. C’est de savoir si l’autorité publique peut imposer une règle contraignante abolissant ou restreignant fortement une liberté fondamentale de manière indéterminée dans le temps à une portion de la population sur un critère essentialisé, pris a priori et absolument (comme ici un âge au-delà duquel la restriction s’appliquerait12). La réponse à mes yeux ne peut être que négative.

Il se trouve néanmoins qu’une portion de la population, notamment à partir d’un certain âge, est statistiquement plus exposée que les autres (et à cette occasion la question de la saturation des services hospitaliers peut se poser à nouveau). On peut et on doit donc recourir à des recommandations très explicites engendrant une forme de pression sociale, ce que nos concitoyens sont suffisamment nombreux à comprendre pour qu’on puisse tabler sur une efficacité statistique de ces recommandations. Et il faut aussi inclure dans ces « recommandations » les personnes à risque pour d’autres raisons que leur âge (comorbidité par exemple). Voilà qui semble à la fois rationnel et conforme au droit. Pour me lancer dans une comparaison (boiteuse quand même) : on n’interdit pas la bronzette aux personnes à peau très claire, on leur dit que ce faisant elles risquent leur peau (au sens propre et au sens figuré) – comparaison très boiteuse parce qu’avoir un cancer de la peau ne met personne d’autre en danger… et que par ailleurs le risque d’infecter quelqu’un d’autre avec le virus du Covid-19 concerne tout porteur du virus, quels que soient son âge (on attend toujours la preuve que les enfants positifs seraient moins contagieux), son état symptomatique et ses éventuelles maladies.

Les mesures esquissées le 19 avril par Edouard Philippe et Olivier Véran comprennent, sur la base de tests virologiques, l’isolement (quatorzaine) des personnes positives, quel que soit leur âge. On remarquera que la doctrine dont les médias faisaient état s’est inversée en quelques jours. On parlait il y a peu de laisser circuler librement les personnes ayant des anticorps (on a même été jusqu’à évoquer des « certificats d’immunité ») et de « boucler » les autres pour une période indéfinie au-delà du 11 mai … avant de se rendre compte (à supposer que l’immunité soit durable, ce qu’on ne sait pas actuellement) que cela ferait presque autant de monde confiné strictement qu’avant cette date. À présent il est au contraire question de tester (test virologique) et d’imposer la quatorzaine aux porteurs du virus. Là encore la rationalité, alignée sur l’état présent des connaissances et sur le progrès escompté des tests, semble l’emporter. Sans oublier que cette restriction de liberté est déjà prévue par la loi pour les maladies infectieuses (quarantaine), qu’elle s’appuie sur un critère non essentiel à la personne (être porteuse d’un virus) et qu’elle s’exerce de manière définie dans le temps.

Il est donc possible et raisonnable d’apprécier le risque pris à retrouver et à exercer sa liberté d’aller et de venir, ainsi que le risque que cela fait courir à autrui, de peser les choses en laissant aux citoyens un espace de jugement. Imposer de manière temporaire des restrictions motivées dont le principe est non-discriminatoire et dont chacun peut voir la nécessité n’est pas un attentat contre la liberté. On peut certes soutenir que la liberté a primauté sur la sécurité si on entend par là que la liberté est en soi désirable alors que la sécurité en est un des moyens nécessaires. Mais soutenir que la liberté puisse toujours se dissocier de la sécurité et qu’elle lui est préférable en toutes circonstances coûte que coûte, c’est raisonner en adolescent qui se croit invulnérable.

Notes

3 – Sur le recours à cette fable de La Fontaine, voir Laurent Jaffro, « Des virus et des vertus », The Conversation, 21 avril 2020 https://theconversation.com/des-virus-et-des-vertus-136585

4 – Je me permets de renvoyer à mon article « Egalité, compétition et perfectibilité » https://www.mezetulle.fr/egalite-competition-et-perfectibilite/ et au chap. 3 de mon Condorcet, l’instruction publique et la naissance du citoyen (Paris, Minerve, 2015 3e éd.)

5On peut ajouter l’exemple très simple et révélateur de la pénurie de masques.

6 – De même qu’on sait maîtriser le paludisme (voir note 1) : sa persistance relève d’une question politique au sens large du terme.

7Voir les deux extraits des Essais de théodicée (1710) en ligne sur Mezetulle https://www.mezetulle.fr/trois-textes-classiques-pour-le-confinement/ .

9 – Il serait intéressant de considérer ces éléments lors des comparaisons avec d’autres pays, en supposant que les chiffres de mortalité soient comptabilisés de la même manière, ce qui n’est pas certain.

10 – Encore que cette affirmation soit hélas, de jour en jour, de moins en moins assurée. Voir l’itv de Patrice Bourdelais (lequel, en bon historien, ne se lance pas dans des comparaisons boiteuses de café du commerce comme celles dont je parle ici, mais avance des éléments factuels permettant d’alimenter une réflexion critique) : http://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200419-avant-le-coronavirus-les-ravages-la-grippe-asiatique-et-la-grippe-hong-kong

11 – Ce qu’a fait, sous forme de provocation, André Comte-Sponville interrogé par Bernard Poirette sur Europe 1 le matin du dimanche 19 avril. Je parle de provocation car A. Comte-Sponville a précisé par ailleurs, mais sans y insister, qu’il ne pouvait être question de cautionner par là une négligence envers autrui. De manière générale, tenu sur un ton très vif, le propos avait entre autres pour objets d’encourager la réflexion en sortant des sentiers battus, de faire état d’une forme d’exaspération devant l’omniprésence du sujet unique Coronavirus ad nauseam, de s’inquiéter légitimement devant l’hypothèse d’un pouvoir du « tout médical » et de se poser les questions en citoyen.

[Edit du 23 avril] J’ai contacté André Comte-Sponville pour lui signaler la mise en ligne de mon article et cette note. Il m’indique un texte qui vient de paraître, dans lequel il s’explique plus longuement : « Grand entretien avec Pierre Taribo » dans l’hebdomadaire La Semaine de Nancy n° 513 du 23 avril 2020, p. 4-5, l’ensemble du magazine est téléchargeable par ce lien (colonne de droite cliquer sur « Edition de Nancy ») : https://www.lasemaine.fr/

12On m’objectera que les limites d’âge ne sont pas exclues des dispositions législatives. Mais, lorsqu’elles concernent l’exercice des droits et libertés fondamentaux (libertés, droits civiques par exemple), elles sont temporaires par leur nature même (minorité, âge d’éligibilité portent sur une limite en deçà de laquelle un droit ne peut pas encore s’exercer), ce qui serait exactement l’inverse pour une mesure restrictive visant un droit fondamental des personnes au-delà de tel ou tel âge. Un mineur, en grandissant, atteindra l’âge de la majorité ; mais si l’on franchissait par le vieillissement un seuil au-delà duquel on entrerait dans une catégorie de moindre jouissance des droits, il serait impossible d’en sortir. Le cas des majeurs incapables (mis sous tutelle ou curatelle) n’est pas nécessairement lié à leur âge, mais est apprécié individuellement par une décision de justice.